Exercice I (l’affaire Stern) – Lancez-vous : l’erreur est levier de progression

Chers lecteurs,

J’inaugure actuellement une nouvelle phase de mon activité professionnelle au sein de laquelle j’ai décidé d’octroyer l’essentiel de mon temps à la transmission des connaissances que j’ai acquises grâce, avant tout, à ma pratique clinique en tant que psychologue légale et psychothérapeute.

Les trois derniers articles parus sur mon blog (Actes I à III) constituent la chair de mes intérêts premiers et donnent un aperçu de ce que le modèle structurel est apte à offrir en matière d’évaluation des tenants et aboutissants du passage à l’acte criminel.

A présent, il est temps que le lecteur qui œuvre à la résolution de telles questions puisse lui-même expérimenter l’évaluation clinique des protagonistes d’une affaire criminelle selon la méthode que je propose, si tant est que cette dernière l’intéresse.

Pour ce faire, j’ai choisi de lui soumettre le cas de l’affaire Stern, du nom du banquier installé en Suisse et qui a trouvé la mort à son appartement en 2005, exécuté par sa compagne.

L’affaire est traitée par le magazine télévisé Zone d’ombre réalisé par la Télévision Suisse Romande, et dont l’épisode est intitulé : « L’affaire Stern :  Amour à mort ». Il est accessible à cette adresse.

J’offre donc un premier exercice en invitant les professionnels intéressés à regarder l’intégralité de ce document et à se laisser guider par mes questions pour résoudre l’énigme suivante : quelle est la structure psychique de la meurtrière et quelle est celle de la victime ?

Tentez le coup, et trompez-vous. On ne peut pas apprendre sans se tromper.

Si vous souhaitez participer à cette expérience, annoncez-vous auprès de moi via le formulaire de contact. Vous me ferez ensuite parvenir vos réponses aux questions par mail, et je me ferai un plaisir de les analyser et de vous offrir mes commentaires afin que vous puissiez vous perfectionner.

Les questions qui constituent la trame du présent article vous permettront de réfléchir aux aspects probants pour l’analyse. La formation préalable nécessaire pour mener à bien cet exercice consiste à lire avec attention les articles et documents suivants, déjà parus sur mon site :

La question-phare à laquelle vous aurez à répondre est donc la suivante : quelle est la structure psychique de chacun des amants et en quoi cette information sur la personnalité de chacun explique-t-elle le passage à l’acte de la maîtresse ?
Indice : explorez le rapport à la sexualité d’Édouard Stern et le rapport au défunt de Cécile Brossard.

Question subsidiaire donc : comment définiriez-vous une sexualité perverse, et dans quelle mesure les amants sont-ils concernés par le sujet ? Pour valider/affiner votre hypothèse, vous pouvez vous aider de l’émission radio d’Hondelatte sur l’affaire.

S’agissant de la structuration psychique de la victime, je vous aide également en pointant l’anamnèse de Stern, en posant la question suivante :
Quels sont les éléments qui permettent de poser l’hypothèse selon laquelle le père de Stern est une structure rose ? Il est dit dans le documentaire que ce père, qui dirigeait la banque familiale avant que son fils ne reprenne les rennes, était « incompétent » à cette tâche. Ainsi, qu’est-ce qui permet de poser l’hypothèse que ce père était un individu rose et pas un homme bleu d’intelligence moyenne ou inférieure ?

Quel est le niveau d’intelligence de Stern ? Et quel est l’interêt de cet élément pour comprendre les faits ?

Je définis la personnalité borderline d’après les critères qui figurent dans le DSM. Les critères étant symptomatiques (le DSM est un manuel psychiatrique statistique), cette appellation ne peut à mon sens s’adresser aux personnalites symbolisantes (soit les verts et les bleus). Partant, je considère que ce terme doit être réservé aux sujets de structure psychotique (structure non symbolisante, rose).
Ainsi, ma question est la suivante : l’auteur du crime possède-t-elle, selon vous, une personnalité borderline, comme cela est mentionné dans le documentaire ?

Le documentaire précise le sens que revêt la terminologie juridique « crime passionnel ». Me Bonnant, avocat de la partie civile, évoque : « Dans le meurtre passionnel, la victime est (…) pour partie coupable de son sort ». Ce qui justifie une diminution de la durée de la peine. L’avocat de Cécile Brossard rappelle que, pour démontrer un crime passionnel, il faudrait pouvoir démontrer que sa cliente « a agi dans un état d’émotion que les circonstances rendaient excusable »…
Que pensez-vous de cette notion de crime passionnel en regard des considérations cliniques qui occupent nos professions ? Pour y répondre, posez-vous ces questions :
Quelle est la couleur psychique des rédacteurs du Code pénal ? Qu’est-ce que le texte de loi omet de prendre en compte ? En quoi, dans l’affaire Stern, auteure et victime ont joué un rôle dans la mort du banquier ?

Quelques questions complémentaires :

  • Passé quel minutage du documentaire avez-vous compris quelle est la structure psychique d’Édouard Stern ?
  • À quel minutage avez-vous posé votre diagnostic s’agissant de la couleur psychique de Cécile Brossard ?
  • Éventuellement : quels sont les éléments qui vous manquent pour trancher sur la structuration psychique de chacun des amants ?
  • Quel est l’avocat qui vous en a appris le plus sur la personnalité des amants ? En disant quoi ?
  • Pensez-vous qu’il est vrai de dire, comme le fait l’avocat de la partie civile, que l’ex-femme de Stern garde un bon souvenir de ce dernier ?
  • Qu’avez-vous à dire au sujet du fait que les munitions qui ont été chargées dans l’arme qui a servi à tuer Édouard Stern n’étaient pas toutes les mêmes ? Quelle hypothèse pouvez-vous poser à ce sujet, en regard des structures psychiques impliquées ?
  • De quelles investigations policières complémentaires auriez-vous besoin pour lever les zones d’ombre relatives à l’éventuelle préméditation de l’acte ?
  • Enfin, une dernière question relative à la part personnelle hors contre-transfert (il est très important de bien se connaître soi-même pour travailler correctement en matière d’évaluation diagnostique, et de psychothérapie également aussi bien évidemment…) : qu’est-ce qui vous touche dans cette affaire ? Une fois défini, observez ce que cet élément vous apprend sur le crime.

Une dernière question, qui fera sans doute polémique, mais que les cliniciens peuvent entendre :
Si vous écoutez l’émission radio d’Hondelatte, vous en découvrirez davantage sur la façon dont Cécile Brossard a été évaluée. Quelle est l’injustice crasse dont elle est victime ? (deux éléments).

J’attends vos réponses avec impatience. Dans l’intervalle, je prépare une vidéo qui vous proposera mes réponses à ces questions.

Acte III – Les Cantat et les Trintignant

Noir Désir.
LE groupe de rock qui a accompagné mon adolescence, et quelques années suivantes aussi.
Pendant des lustres, « Ernestine » a été mon pseudo sur Internet. J’aimais bien celle que le chanteur dépeint. Et c’est si beau, ce violon, dans un morceau de rock comme celui-là…

En concert, Bertrand Cantat donne, il se donne, mais en même temps il puise de l’énergie auprès de son public, pour entrer en état de transe.
Bertrand Cantat donne, mais il prend aussi. Il donne des sensations, le vertige. Mais il prend la vie.

Un dilemme nous assaille alors : doit-on le condamner à jamais pour les vies qu’il a prises ?

Ecoutez cette voix. Cette intensité. Cette sensibilité.
Nous autres anciens fans, avons-nous le droit de garder pour lui un certain attachement, lui qui nous a offert ce qu’il a de meilleur en lui ? Et puis, surtout, l’on doit se demander : s’il n’avait pas cette autre part, cette part sombre, cette ombre, serait-il capable de nous donner ceci ? :

« Emmène-moi danser
Dans les dessous
Des villes en folie
Puisqu’il y a
Dans ces endroits
Autant de songes
Que quand on dort
Et on n’dort pas
Alors autant se tordre
Ici et là 
Et se rejoindre en bas
Puisqu’on se lasse de tout
Pourquoi nous entrelaçons-nous ?
(…)
Emmène-moi, emmène-moi
On doit pouvoir
Se rendre écarlates
Et même
Si on précipite
On devrait voir
White light white heat
Allez enfouis-moi
Passe-moi par dessus tous les bords
Encore un effort
On sera de nouveau
Calmes et tranquilles
Calmes et tranquilles
Serre-moi encore
Serre-moi encore
Etouffe-moi si tu peux
Serre-moi encore
Nous les écorchés vifs
On en a des sévices… »

Et ceci… et ça… mais aussi ça !!
Et puis, wouah !, celle-là

On peut ne pas aimer. Moi je frissonne…

Faut-il avoir beaucoup souffert pour créer ainsi ? Cantat, c’est sublime et violent à la fois.
C’est : à la fois. Il est bien possible que l’un n’aille pas sans l’autre. Je vais tenter d’illustrer comment, pourquoi.

Dans l’affaire qui concerne Marie Trintignant d’abord, il y a un seul coupable mais il y a une foule de personnes impliquées. Comme dans toutes les affaires. En effet, les expertises psycho-légales que je mène depuis maintenant vingt ans le confirment.

Je vais tenter d’expliquer comment les protagonistes, soit les amants d’abord, mais également les membres de leur entourage, ont joué un rôle dans le drame. Mes analyses se basent sur les vidéos toujours en ligne sur Internet des victimes, et des proches des familles Cantat et Trintignant. Et sur l’excellent et précis ouvrage de Bouchet et Vézard, Bertrand Cantat Marie Trintignant. L’amour à mort, paru en 2013.

Bertrand a très probablement grandi avec un ou des parents de structure rose (pour l’utilisation des couleurs pour désigner les structures psychiques, utilisation qui facilite l’explication, lire l’Acte I). En effet, sinon comment comprendre sa couleur à lui ?

Il est encore compliqué pour moi de comprendre la raison pour laquelle Bertrand Cantat est devenu vert. En effet, son grand frère Xavier semble être bleu. J’avais d’abord posé l’hypothèse selon laquelle Xavier n’avait pas pu protéger son cadet contre un changement de couleur parce qu’il était lui-même rose… Mais je me suis trompée. J’ai soumis l’analyse de la vidéo de son interview par Ardisson à mes collègues expertes, parce que je n’étais pas certaine d’avoir bien à faire à un individu non symbolisant… Xavier a écrit un livre pour défendre (comme le fera tout aîné bleu qui se respecte) son frère cadet contre les imprécisions dont il est la cible, tout en reconnaissant la gravité du crime de son cadet. J’avais pris ce que je pense être un état dépressif au moment de l’interview pour ce qu’il n’était pas (une structuration non symbolisante).
Mais il reste pour moi une énigme parce que j’avais posé l’hypothèse que l’aîné protège le cadet contre le changement de couleur (de bleu à vert)…
Alors, Xavier était-il absent lors de l’enfance de Bertrand ? Est-ce que leur petite différence d’âge (un an seulement) en est la raison ? Et puis comment Xavier, lui, a-t-il pu résister au changement de couleur ? Peut-être parce que Bertrand est beaucoup plus intense que lui… il y aurait donc un impact différentiel de la structuration psychique parentale fonction de la sensibilité de l’enfant…

L’impact du mode de fonctionnement du rose sur celui d’un individu qui est né bleu est invisible à l’œil nu. Mais il est radical : il modifie profondément le rapport aux autres. Il fait, au fil des semaines, des mois et années d’enfance, son œuvre de transformation profonde, sans que personne ne le sache. Il rend vert un individu qui était né bleu. Pourquoi ? Comment ? Parce que le cerveau du petit Bertrand est blessé sans cesse par manque de compréhension entre deux systèmes langagiers différents et incompatibles : le sien et celui de sa ou de ses figures parentales.

Le rose est dans un discours qui prend le texte au pied de la lettre (voir cet article de blog pour l’explication). Le bleu, lui, est le spécialiste du discours qui ne dit pas clairement ce qui devrait être dit. Le vert appartient au monde psychique du bleu, mais son discours (et sa psyché) a subi les affres des blessures quotidiennes infligées à son être : alors il est plus lucide, plus narcissique, il s’épanche et se plaint, il crie aux monstres et aux voleurs, et il peut se montrer trash. Il n’hésitera pas à critiquer, à mépriser autrui. Mais il peut rester poète. Un poète transgressif et orienté sur lui.

Bertrand, enfant, individu haut potentiel (intense), donc hypersensible, n’a pas pu résister à l’assaut du discours rose. Il opposera la poésie du sujet symbolisant au discours sans relief du rose. Ce n’est pas toujours ainsi : je connais des êtres qui sont restés bleus bien qu’ayant grandi avec des parents roses. Je n’ai pas encore compris par quel mécanisme, sauf que j’ai pu observer qu’ils ont en commun de s’être postés en contre. Et qu’ils présentent un style d’attachement non sécure et butent sans cesse contre un même mur, dans les relations qu’ils entretiennent avec leurs objets d’attachement. Ils ont toutes les caractéristiques des êtres traumatisés (pour une image du type de personnage, regardez comment Tokyo se comporte dans la série espagnole La casa de papel).

Bertrand est donc devenu un adulte vert : alors, il est dans la distorsion relationnelle. Il se plaindra de l’attitude des médias dans son interview accordée aux InRocks après la mort de Marie. Il refera l’histoire par distorsion mémorielle, parce que cela arrange son narcissisme, auprès des membres du groupe outrés par cette nouvelle attitude de retrait de responsabilité lorsqu’il évoquera à nouveau cette nuit-là, à Vilnius. Et il leur dira qu’ils surfent sur la vague de sa notoriété à lui. C’en sera fini du groupe Noir Désir et du mensonge, ce mensonge demandé par Kristina Rady sa femme pour cacher le passé de violences de Bertrand auprès des tribunaux lituaniens. Et des médias.

Ils auraient cru à la possibilité pour Cantat de se soigner. Combien de temps ai-je cru moi aussi à cette capacité  d’amendement ? La vérité, c’est que seuls les bleus avancent dans les psychothérapies que je mène. Et que j’ai menées en prison.

Dans le giron des proches, on évoque à raison l’emprise de Bertrand sur les autres : par le verbe, et les menaces de suicide manifestement. Par le verbe, le frère de Marie l’a expérimenté, cette fameuse nuit. Lui qui, dans l’après-coup, ressentira un vécu de trahison.

Kristina en est morte elle aussi. De cette emprise.
Qui protégea les deux victimes de Cantat ? Pas les mères de ces femmes en tous cas. J’y reviendrai.

A Marie maintenant.

Marie, donc, l’une des victimes de Cantat, une femme discrète et tendre, mais qui possédait un fort caractère derrière ces apparences. Ce qu’elle n’a pas compris, c’est qu’on n’agresse pas un homme à bout psychologiquement et physiquement, un homme à terre, parce qu’il deviendra un animal prêt à sauter sur la source de l’agression. J’ai déjà vu un homme de structure saine (bleue) tuer la femme qu’il aimait : il l’a étranglée parce qu’elle-même l’avait mis dans une position insoutenable, une double contrainte. En effet, elle lui expliquait qu’elle se trouvait entre lui et son amant, sans pouvoir choisir, puis lui déclama « Cornuto » (cocu)… avant de perdre la vie.
Ce qui est davantage imputable à la structure psychique de Cantat (verte), c’est la non assistance à personne en danger, soit une exigence interne à se représenter Marie hors de danger. Parce que se la représenter en danger de mort, la nuit du drame, aurait amené Cantat à reconnaître son propre potentiel de violence, ce qui n’est pas compatible avec son besoin narcissique (soit la façon dont il a besoin de se représenter lui-même pour ne pas sombrer dans un sentiment profond d’être un moins que rien).

Des mères qui ne savent pas protéger leurs filles, j’ai dit.

En effet. Manifestement, Nadine ne s’est pas inquiétée pour Marie. Même après ce SMS de sa fille pendant le tournage à Vilnius signé « Fifille battue ». Les roses ne décodent pas bien le discours des bleus, qui n’est jamais très clair il est vrai, et qui est plein de pudeur. Pourtant, tout le monde avait l’air de dire que Marie se comportait différemment de d’habitude, qu’elle était peu présente pour les événements sociaux durant ce tournage. Lambert Wilson a observé une relation immature entre les amants. Bertrand se serait confié à Nadine sur sa relation difficile avec Marie. Il y a fort à parier qu’il attendait de la mère de son « amour », comme il disait, une forme de reconnaissance et une place dans cette famille. Mais le rose ne décode pas les attentes des bleus et des verts. Pour exemple, cette scène observée entre un enfant bleu de huit ans et sa grand-mère rose : le premier dit « Regarde Grand-maman, j’ai grandi, je fais presque ta taille », et la dame âgée de répondre : « Non, tu es plus petit que moi ».

Problème de langues…

Nadine, elle, n’aurait réussi qu’à rappeler le fort attachement qui unissait sa famille à Samuel Benchetrit, l’ex-mari de Marie. Et elle énonce cela à un Cantat rongé par la jalousie. Pas très malin, on dira…
Oui. Sauf que lorsqu’elle fait cela, elle ne sait pas qu’elle fait cela.

Je peux bien entendu expliquer comment je diagnostique la structure de Nadine Trintignant. Les éléments les plus probants sont dans son discours : pensée sans nuances (cf. son livre à charge contre Cantat, « l’assassin »), argumentaire ne respectant pas les règles de la logique, par difficulté à traiter l’hypothétique (selon elle, qui a cherché dans les archives de l’Histoire !, il n’y a pas de précédent de remontée sur scène pour un meurtrier, ce qui justifierait en soi que Cantat en soit privé), rapport à son enfant ne respectant pas les stades évolutifs de chacun (« Marie, tu seras toujours dans mon ventre », aurait-elle déclaré lors de l’enterrement de sa fille). 

Ce type de discours vous paraît anodin, sans impact ? Imaginez pourtant une enfant bleu intelligente se débattre avec l’argumentaire manichéen et la pensée « délirante » de sa figure d’identification, toute son enfance (et sa vie d’adulte…). Ça, c’est l’enfance de Marie. Heureusement qu’elle avait Jean-Louis pour pouvoir expérimenter un son de cloche différencié.

La mère de Kristina, elle non plus, ne bougera pas. Alors même que sa fille lui laissait, six mois avant sa mort, un message vocal qui dit tout de sa détresse. Qui dit tout, ou presque tout : pudeur de bleu, pudeur qui met en danger ! Oui, il faut dire clairement les choses aux gens, si vous voulez être protégé ! Parce que certains êtres humains ne savent pas lire entre les lignes.
La mère de Kristina se range maintenant du côté de Cantat…
Cette mère qui, de son propre aveu, reconnaissant ne pas savoir se défendre, nous apprendra dans le même temps qu’elle n’aura évidemment pas su transmettre cette compétence à son enfant…

Dans une interview accordée à la télévision, Jean-Louis Trintignant évoque que, depuis le décès de sa fille survenu il y a de cela quinze ans déjà, il ne fait qu’aller toujours plus mal. Et cela se voit. On souffre pour cet homme, de le voir ainsi.

Avec son nouveau groupe, Détroit, Cantat chante Ange de désolation :
« Dors mon ange
Dors
L’éternité nous appartient
(…)
Rien ne pourra jamais nous enlever nos frissons »

Il lui a enlevé la vie mais il pense à leurs frissons.
Dans cette chanson, on sent qu’il a besoin de dire qu’elle lui appartient.

C’est vrai : rien ne lui enlèvera ce qu’ils ont partagé. Mais, dans ce texte, aucune parole de remord.

Ce texte me met très mal à l’aise. Je n’aime plus du tout ce que fait Cantat.
C’est indécent.
L’on se dit : mais comment ose-t-il ? Se plaindre des porcs ? Alors qu’il a tué.
En l’écoutant chanter, je suis… dégoûtée.
A contrario, j’avais été tellement frappée par le sentiment de respectabilité qu’un ancien patient détenu m’avait inspiré : il m’avait informée qu’il ne viendrait plus à ses séances de psychothérapie parce que cela le mettait en position de se dédouaner pour le meurtre de la femme qu’il avait aimée, et qu’il trouvait cela inacceptable. Voilà comment réagit un homme bleu.

Et, partant, voilà pourquoi l’attitude de Cantat, quant à elle, choque nos âmes humaines.
Ne pas voir sa part, exprimer la part de l’autre. Se plaindre.
C’est vert. C’est tellement terriblement vert.
Ou comment se dédouaner de sa culpabilité écrasante.
Pour y survivre.

Sans doute comme quand Xavier Dupont de Ligonnès estime, en son for intérieur, qu’il doit épargner à sa femme et à ses enfants la souffrance en choisissant de les tuer plutôt que de les laisser sans le sou. Et sans lui, qui choisit de survivre. Et de continuer son chemin.

C’est tellement terriblement vert.

Mais qu’y peuvent-ils, ces êtres, au fond, d’être devenus verts ?
Destins brisés. Brisant la destinée d’autres êtres…

Je pleure.

Acte II – Michael Jackson

Voici une affaire qui suscite grand débat du fait de la célébrité de l’auteur présumé, et qui pose cette question : Michael Jackson était-il à la fois ce génie musical et un homme capable d’abuser d’enfants, dont le plus jeune accusateur connu aurait eu 7 ans au début des abus ?

La réponse est dans le documentaire réalisé par Dan Reed en 2019, Leaving Neverland (les deux épisodes de ce film – chacun de deux heures – sont visibles sur vimeo, le 1er ici en français, le 2e actuellement introuvable, vu en anglais). Les témoignages des membres de la famille des victimes et des victimes elles-mêmes sont si riches d’enseignements que ces quatre heures constituent un document exceptionnel pour qui veut comprendre la clinique des abus commis par un sujet non symbolisant (voir cet article pour la définition) et le lien qui peut attacher les victimes à celui qui ne respecte pas les lois fondamentales d’une société humaine.

En préambule, je conseille au lecteur qui n’est pas prêt à entendre la vérité sur Jackson de s’abstenir de lire ce texte ou de regarder le documentaire de Dan Reed. Par respect pour les victimes. Et parce que certains passages du film sont insoutenables. Si le lecteur préfère garder une bonne image de Jackson, qu’il le fasse. Personne n’est obligé de se confronter à la maltraitance que certains membres de l’espèce humaine sont capables de faire subir à leurs propres congénères. Par contre, le lecteur qui veut savoir comment cela est possible, et à quel point le sujet de l’abus sexuel sur mineurs est mal compris et les actes mal interprétés, ressortira de cette analyse avec de nouvelles clés de compréhension.

J’évoque déjà les faits imputés au chanteur dans l’article précédemment cité et qui concerne la structure rose (pour les couleurs, voir l’Acte I).

Je souhaite dès lors ajouter dans le présent texte, spécialement consacré à cette affaire, quelques points qui méritent notre attention. Si je peux valider l’hypothèse de la culpabilité de Jackson, c’est d’abord parce que les victimes qui témoignent dans le document de Dan Reed sont parfaitement crédibles. Et que leur récit, ainsi que ceux de leurs proches, éclairent en tous points les mécanismes à l’oeuvre.

Il s’agit de deux hommes de structure bleue (structure névrotique, qui est la structure normale de l’être humain), intelligents, dont les récits évoquent une forte loyauté et un fort attachement à Michael Jackson. L’on est frappés par la dénégation, chez ces jeunes hommes, durant de si longues années, des abus subis. D’abord, il s’est agi pour ces victimes de comprendre qu’il y avait bien eu « abus », et qu’il ne pouvait s’agir d’une histoire d’amour qu’alors enfants ils auraient entretenue avec un homme de près de quarante ans. De plus, ils craignaient, en avouant avoir entretenu des relations sexuelles avec le chanteur, que ce dernier ainsi qu’eux-mêmes aillent en prison, comme Michael Jackson le leur avait prédit.

En effet, les deux témoignages concordent sur ce point : Jackson s’assurait le silence de ses victimes en leur faisant peur que non seulement sa vie mais aussi celle de ses victimes soit foutue. Il est même fort probable qu’il croie sincèrement dans le fait que les relations sexuelles entre un enfant qu’il aime et lui soit la façon adéquate de se montrer de l’amour. Selon le discours propre à la structure de l’auteur des abus, il n’était pas question de « faire du mal » à des enfants. Apparemment, il n’a pas exercé de contraintes autres. Il n’en avait pas besoin du fait de son aura.

Il semble en effet que les victimes n’aient pas, sur le moment, vécu ces relations sexuelles comme violentes. La clinique nous apprend que le sujet rose pense sincèrement ne pas faire de mal. Chez beaucoup de sujets qui appartiennent à cette économie psychique, la réalité des relations humaines, avec son cortège d’interdits bien connus des individus bleus (règles œdipiennes) est malléable et fonction des besoins propres.

Bien entendu, le fait que les relations sexuelles aient été menées sans violence ne signifie aucunement qu’elles n’ont pas eu d’impact traumatique. En effet, dans une économie psychique bleue, il est parfaitement interdit d’entretenir des relations sexuelles avec un enfant. Dès lors, il est très difficile pour les victimes de vivre avec cette ambivalence dans laquelle elles se sont trouvées d’éprouver de l’amour pour un être qui avait osé leur faire cela. Mais il semble que ce soit surtout dans l’après-coup (lorsque ces jeunes hommes ont réalisé, en grandissant, l’aspect inacceptable de la chose) que ces victimes ont le plus souffert des événements. D’autant que la jalousie apparaissait en eux à chaque fois que Michael Jackson s’entichait d’un autre enfant

La façon dont Michael Jackson est décrit, et les multiples éléments biographiques relatifs à la star, sont parfaitement compatibles avec la structure non symbolisante, soit l’une des deux structures psychiques en cause dans les abus sexuels sur mineurs (l’autre structure représentée dans ces situations est la structure verte). Par ailleurs, ce mode de structuration psychique comporte une facette toute particulière : un comportement qualifié fréquemment d’infantile ou d’immature. Ce sont des êtres démunis sur le plan psychique qui suscitent chez les sujets bleus, qui sont de véritables saint-bernards dans l’âme, surtout s’ils sont haut potentiel, une propension à les protéger.

Les mères des victimes, des femmes de structure bleue, sont également tombées dans ce travers avec la star : elles n’ont pas su protéger leur enfant parce qu’elles ont pris Michael pour l’un de leurs enfants, capables d’accueillir Michael comme un membre de la famille, répondre à ses appels tous les soirs lorsqu’il était éloigné de cette famille et lui faire sa lessive lorsqu’il venait à la maison.

Michael entretenait avec les familles de ses victimes une relation d’objet typique des roses, qualifiée d’anaclitique par certains auteurs psychanalytiques (cf. Jean Bergeret), donc d’appui sur l’autre pour supporter la vie et ne pas décompenser. Le rose établit une relation d’objet en mode « un seul être comble le besoin » (Michael n’avait pas d’amis), et donc il n’entretient pas un réseau social élargi comme le font le bleu et le vert : Michael compte sur ces enfants pour ne pas être seul et ne pas déprimer (comme Marilyn Monroe sur les hommes), et il sanglote avant le départ de Wade Robson (l’enfant australien) parce que la star restera seule à cette occasion. Michael semblait réellement à la recherche d’une famille dans laquelle il pourrait s’épanouir, comme un enfant orphelin. Mme Safechuck (la mère de James, l’enfant américain) l’a ressenti ainsi, mais il semble qu’avec le recul elle ne mesure pas à quel point il s’agissait réellement de cela. Que l’abus n’était pas le seul enjeu pour Michael Jackson. Ce qui est typique du rose, mais pas du vert. Le sujet vert abuseur sexuel d’enfants, lui, cherche sciemment un lieu où il pourra satisfaire ses besoins. Il y a clairement préméditation. Ce sont nos patients verts de prison qui nous le disent. Et les crimes de sang qu’ils commettent nous le montrent (voir l’Acte I à ce sujet).

Quant aux modus operandi des abus, ils coïncident entre les deux témoignages des victimes.

Comme autre signe clinique qui appuie mon hypothèse, Michael Jackson présentait des signes de persécution (il pensait qu’il faut se méfier des autres, surtout des femmes qui sont mauvaises, et il estimait que la vie ne serait pas telle qu’on le dit…). Ce signe clinique évoque la structure non symbolisante. Par ailleurs, les rôles sont confus : Michael s’adresse à James en l’appelant « son » et, à la fois, il mène une cérémonie de mariage pour se marier avec lui, dans leur chambre. Encore une façon de se comporter typique du rose et pas du vert.

Mais il faut comprendre que l’on se méprend toujours sur les intentions d’un sujet rose, lorsqu’on lit ses actes à partir de son propre point de vue (point de vue symbolisant). Pour exemple, au sujet de cette fameuse cérémonie de mariage, le réalisateur interprète manifestement l’acte de Jackson de manière erronée. Il dit, dans ce passage vidéo : « Ça c’était (…) d’une cruauté particulière », puisque James aurait vécu cela comme une promesse faite entre eux, mais qu’il fut finalement abandonné par le chanteur. En effet, cela aurait été cruel (dans le sens d’une intention de nuire) s’il y avait préméditation de la part de Jackson : donner, pour ensuite faire souffrir l’enfant en reprenant. Mais la star ne se situait pas dans cette économie psychique. Sa capacité imaginaire (Jackson se situe bien dans le registre de l’imaginaire et pas du symbolique, cf. Lacan) l’a fait inventer une cérémonie de mariage, ce qu’il a dû trouver chouette sur le moment, puis les événements ont suivi leur cours et la star s’est détachée de l’enfant. Mais il n’y a pas de lien entre les événements.

A mon sens, Dan Reed interprète faussement la manipulation de Jackson, même si cela ne remet pas en question le sentiment d’avoir été manipulé que les victimes peuvent venir opposer à de tels comportements. Un autre exemple (tiré de l’interview du réalisateur sur le site du webzine Glamour) :

Quelles responsabilités attribuez-vous aux familles des deux accusateurs ?

D.R : « Pour moi, les deux mères n’ont pas vendu leurs fils, mais elles ont été aveuglées par tout ce qu’était Michael Jackson, par son statut, son charme, sa manière d’être… Pour comprendre ces deux mamans, il suffit de regarder l’attitude des fans aujourd’hui. Ces deux mères, c’étaient des fans et elles ont complètement cru à l’histoire du chanteur. Elles ont voulu croire au mythe. Et tout les poussaient à le faire. Le mécanisme était bien rodé. Quand le rapport sexuel commençait, Michael Jackson savait que tout allait bien se passer, et c’est aussi parce qu’il ciblait les familles. Il choisissait celles qui avaient des failles ».

Dan Reed interprète donc la ruse chez Jackson, mais j’aimerais nuancer le propos puisque le sujet non symbolisant ne fonctionne pas de cette façon. Comme déjà mentionné plus haut, c’est davantage le comportement immature du chanteur qui a aveuglé ces mères. Il jouait avec leur fils comme un autre enfant l’aurait fait ! Et ce n’était pour se mettre l’enfant dans la poche, mais bien parce que sa psyché est immature.
Par ailleurs, je ne pense pas que Jackson visait sciemment certaines familles. Il était véritablement en amour (même si sa définition n’est pas la nôtre) avec ses victimes. Bien entendu, il a pu agir parce que les parents lui ont fait confiance. Les pères de ces garçons sont de structure rose (le père de Wade Robson a fini par être diagnostiqué bipolaire), ce qui ne fait évidemment pas automatiquement d’eux des abuseurs d’enfants (en effet, tous les sujets roses ne sont pas abuseurs et heureusement !). Néanmoins, ces pères se sont montrés proprement incapables de protéger leur fils : effet, quel père bleu aurait accepté que son fils mineur dorme toutes les nuits pendant des mois dans le lit de Jackson ? Les mères, elles, ont vu en Jackson un enfant démuni. Pas un prédateur.
Bien entendu, à la fin du documentaire, l’on est confrontés à l’immense sentiment de culpabilité des mères de ces garçons devenus des hommes.

Donc oui, bien entendu que Jackson peut avoir commis ces délits si l’on tient compte de sa structuration psychique. Et, au vu de la personnalité de ses victimes (crédibles), j’ai la conviction qu’il l’a fait. D’ailleurs, comment le public a-t-il fait pour ne pas comprendre son addiction aux garçons ? Il enchaînait les « partenaires de vie », des enfants, comme les images de ses tournées en attestent.

Ses fans ne peuvent l’accepter. Je les comprends. Mais ils ont tort.
La psychologie légale n’est pas l’affaire de tous. Même si chacun croit pouvoir donner son avis sur un sujet aussi complexe.